Jean-Robert Pitte : Bordeaux Bourgogne - Les passions rivales.
Voilà encore un de ces clivages qui déchaine les passions des Français : droite ou gauche, prolo ou capitalo, mer ou
montagne, ville ou campagne, Ségo ou Sarko, Beatles ou Stones, ... Mais comme pour le conseiller que Brillat-Savarin fait interpeler sur le sujet, la fracture entre Bordeaux et Bourgogne (dans
l’ordre alphabétique) offre à l’amateur curieux une source quasi-inépuisable de plaisir. A commencer par ce livre, que Hachette a eu l’excellente idée de rééditer en poche (oublient toutefois de
reproduire les illustrations, mais on peut aisément s’en passer). Jean-Robert Pitte y décortique une à une les diverses facettes de cette ancienne querelle.
Ancienne ? Pas tant que cela en définitive. Puisque les deux vignobles se sont longtemps ignorés. Leurs marchés différant,
ils ont élaboré des vins répondant à la culture et aux goûts de leurs clients. Jusqu’au XIXème siècle, les débouchés restent en effet très distincts, largement hérités du Moyen
Age : Bordeaux exporte vers les pays accessibles par la mer (Angleterre, Irlande, pays riverains de la mer du Nord), et la Bourgogne livre à Paris et dans les contrées accessibles par les
fleuves et les routes, correspondant aux régions continentales de son ancien Duché (Allemagne intérieure, Wallonie, ...). Cette géographie du goût reste aujourd’hui encore sous-jacente dans les
statistiques des ventes de ces deux vins.
Mais comment donc, ne parle-t-on pas des terroirs et des cépages pour expliquer cette différence de style entre eux ? Sans
la minimiser, Jean-Robert Pitte relativise l’influence de la géologie originelle sur le résultat final. Il n’est que de voir les améliorations considérables portées par les viticulteurs à leurs
sols et sous-sols au travers des âges. Quant aux cépages, leur présence aujourd’hui ne résulte pas d’un quelconque mécanisme darwinien, mais de choix délibérés réalisés par les hommes de l’art,
en fonction du résultat qu’ils souhaitaient atteindre. Les techniques même de plantation ont largement évolué dans ce sens.
Voilà donc des sujets qui, potentiellement, peuvent fâcher tant nos amis bordelais que bourguignons (toujours dans l’ordre
alphabétique). Mais Jean-Robert Pitte, au travers cette étude très fouillée et étayée par de très nombreuses preuves scientifiques (il est lui-même géographe et doyen de la Sorbonne) et de
témoignages littéraires souvent savoureux, a su rassembler tant les pièces à charge qu’à décharge de chacun des parties. Il n’hésite pas à dénoncer les contre-vérités et à prendre chroniqueurs et
chercheurs en flagrant-délit de mauvaise foi, qu’elle soit pro-bordelaise ou pro-bourguignonne. C’est donc un procès équitable qu’il conduit pour notre plus grand plaisir. Procès au terme duquel
ces frères ennemis sont appelés, dans le respect de leurs différences, à enterrer la hache de guerre.
Bordeaux Bourgogne - Les passions rivales. Jean-Robert Pitte.
252 pages. Editions Hachette Littératures, collection Pluriel. 2007 (édition originale de 2005). 8 €.
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