Maxime Bucciarelli : Histoire des vins de Moselle
« Fleuve riche en coteaux que parfume Bacchus ». C’est en ces termes qu’Ausone, poète et consul bordelais du
IVème siècle (l’un des deux Saint-émilions 1er Grands Crus classés A porte son nom), décrit la Moselle. Or, force est de constater que les vins français de la vallée de la
Moselle ne jouissent aujourd’hui pas d’une grande réputation. A l’inverse, les rieslings allemands de Mosel-Saar-Ruwer figurent parmi les meilleurs au monde. Quant aux vins des coteaux
luxembourgeois de la Moselle, ils ont été chantés entre autres par Jacques Brel et Nino Ferrer. Cet ouvrage vient à point pour réparer cette injustice.
Le vignoble mosellan à Contz-les-Bains
(photo Maxime Bucciarelli)
L’histoire n’a en effet pas épargné cette région, et sa viticulture en a largement fait les frais. Pourtant, elle connut des périodes très fastes, depuis l’arrivée des premiers
ceps de vignes avec l’armée romaine, dès le IIIème siècle. La topographie de la vallée de la Moselle est en effet très propice à la vigne, et cela malgré sa position très
septentrionale. Succession de coteaux bien orientés, géologie idoine (couches marno-calcaires en-dessous de sols graveleux et argileux), protection des gelées grâces aux brumes du fleuve. Enfin,
le cours régulier de la Moselle en faisait alors un axe préféré au Rhin, bien plus capricieux. Trèves, capitale de l’Empire Romain d’Occident, et Metz, doivent très certainement leur prospérité à
la proximité d’un vignoble de renom. Celui-ci survécut aux invasions barbares, et contribua à décider en l’an 511 Théodoric, beau-frère et opposant de Clovis, à choisir Metz comme capitale de
l’Austrasie. Son royaume comprenait notamment l’Alsace, la Champagne et la Rhénanie, montant jusqu’aux actuels Pays-Bas.
Le clergé a joué un rôle clé durant la période Mérovingienne pour le maintien de l’unité du royaume. Les évêques se devaient
d’avoir une bonne cave afin de recevoir dignement le roi et les hauts-dignitaires du royaume ; de là date la tradition du vin d’honneur. Pour cela, ils entretenaient souvent un
vignoble de qualité. A partir de la fin du VIème siècle se sont développés monastères et abbayes. Source de revenus, mais aussi symbole du sacrifice de Jésus, le vin faisait alors
l’objet d’efforts qualitatifs croissants. L’ère de Charlemagne vit un développement sans précédent du commerce fluvial. Les vins de Moselle en profitèrent largement. L’intérêt porté par
l’Empereur est surtout connu en France au travers de son legs d’un fameux vignoble bourguignon au monastère de Saulieu. Mais il fit aussi planter de la vigne en de nombreux endroits, dont
Guentrange à proximité de Thionville.
L’aventure se poursuivra jusque vers le second tiers du XIXème siècle. Le vin de Moselle, apporté dans ses bagages par Charles, cardinal de Lorraine, fut déclaré « Roi des
vins » lors du concile de Trente. Il faisait alors une très forte concurrence aux clairets bordelais sur le marché anglais. Henri II jugea les vins « rinoys » (de Moselle
et d’Alsace) équivalents aux vins de France et les paya au même prix. Cette concurrence se renforça avec la Guerre de Cent ans (1337-1453) entravant l’exportation des vins de Bordeaux. La
recherche de meilleurs rendements va cependant conduire à réduire la qualité. L’exode huguenot qui suivi la révocation de l’Edit de Nantes (3.000 Messins ont alors fui à l’étranger) et la Guerre
de Trente ans accentueront ce mouvement, malgré la réaction du parlement de Metz qui mit en place une règlementation s’apparentant déjà à celle des AOC.
Deux cartes anciennes, extraites du livre, montrant la vigne plantée "en foule"
Après la Révolution de 1789 la bourgeoisie va progressivement investir dans le vignoble, privilégiant des vins plus corsés aux clairets produits jusque-là.
Le peuple va également s’approprier la vigne en fonction des moyens dont il dispose. La vigne se développe à nouveau, avec 5.000 hectares recensés en 1802 et 6.000 en 1878, au moment de
l’annexion allemande. Avec un climat et des cépages équivalents à ceux de la Champagne, la Moselle intéressa alors fortement l’industrie allemande des vins pétillants ou Sekt. Manquant
de matière première, elle importa massivement les moûts mosellans. Plusieurs maisons allemandes, mais aussi champenoises (dont Roederer ou encore Mercier) installèrent des succursales en
Moselle. Des maisons lorraines lancèrent avec succès leur propre marque.
L’offre avait du mal à suivre la demande. Il fallut la tragique invasion du phylloxéra pour ravager progressivement le vignoble. Des premiers signes visibles dès 1873 à sa maitrise en 1917,
plus de 4.400 hectares de vigne ont été détruits. S’y sont ajouté les destructions de la Grande Guerre puis le départ des Allemands en 1818, coupant le vin de Moselle de son principal marché.
L’administration française n’était alors pas pressée d’offrir un marché de substitution à ces vins issus de la « Sibérie française » alors qu’il y avait une production
massive de vins du Midi et d’Afrique du Nord à écouler. Un autre facteur accélérant le déclin du vignoble mosellan fut le développement croissant du tissu industriel, notamment autour du bassin
minier, requérant force main d’œuvre. Au-delà de cette histoire aux nombreuses péripéties, Maxime Bucciarelli conte également le labeur quotidien des vignerons, ainsi que la variété et les
histoires des nombreux cépages qui furent utilisés, tout cela richement documenté et illustré (l’auteur est aussi collectionneur de cartes postales anciennes).
Et aujourd’hui ? Le vignoble mosellan connait une véritable renaissance. Une poignée de vignerons ont fait un travail
qualitatif sur plusieurs décennies, ayant notamment permis un classement en VDQS (Vin Délimité de Qualité Supérieure). Trois secteurs sont concernés : la rive gauche de la Moselle (9
villages), la rive droite (4 village) et la région de Vic-sur-Seille (où habita le peintre Georges de La Tour). L’encépagement est constitué de Riesling, d’Auxerrois, de Gewürztraminer, de
Pinot Blanc, Gris, Rouge ou Meunier, de Müller-Turgau (cépage allemand que l’on ne trouve pas ailleurs en France), et de Gamay (qui intervient dans la fabrication du vin gris). Les
vins sont friands, nerveux ou tendres, assez typiques des zones septentrionales tempérées. Ils séduisent par leur fraicheur et leur fruité, accompagnant avec bonheur la cuisine régionale. Les
viticulteurs mosellans (dont la plupart sont présentés dans le livre) sont tous engagés dans une démarche de valorisation de leur terroir, passant par une recherche constante d’amélioration de
la qualité.
Puisse ce livre vous donner envie de découvrir ou de redécouvrir l’un de ces vins de Moselle qui faisait chanter
Brel !

Histoire des vins de Moselle. Maxime Bucciarelli. 200 pages. Serge Domini Editeur. 2006. 45
€.
L'édition est de seulement 1.500 exemplaires. Le livre est n'est donc pas distribué très largement, mais vous pouvez le trouver sur le site
de la Fnac. Si vous voulez en savoir plus sur la Moselle et sa gastronomie, n'hésitez
pas à consulter le site de l'Office du tourime de la Lorraine, les pages
consacrées à la gastronomie sont très complètes.
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